
Hommes-masques
Les masques servent à se cacher. Le plaisir tient dans le mystère qui plane sur son identité et la surprise du dévoilement. Mais porter un masque n'empêche pas de révéler un fragment de sa réalité, les cheveux dépassent du loup et une gerbe de boucles rousses peut émerger d'un masque de renard. Comme les voilettes noires de Sissi lui permettaient de receler son mystère, le visage angélique de Vincent, transformé en ondin, apparaît à travers les écailles d'un rouget.
Une personnage qui se masque pour passer incognito séduit par son étrangeté. Vincent porte en plein jour un masque noir dans un salon berlinois et choque. Pourquoi veut-il camoufler son visage? Quelle action noire a-t-il commise pour ne pas vouloir révéler son identité?
Souvent River Dillon crée ses Hommes-masques à partir d'éléments de la nature aux formes anthropomorphiques. Le parti-pris de ces masques singuliers n'est pas de camoufler, mais de métamorphoser les fragments du visage: Gurshad bat des cils d'algues verts, Jean cligne d'un oeil en coquillage.
Ces créatures de la mer, sirènes tentatrices aux charmes étranges et vénéneux sont des hommes qui adoptent des armes feminines pour séduire, voilettes, faux-cils, lèvres artificiellement gonflées et pulpeuses.
Les masques sont aussi inventés pour incarner nos rêves et les mythes éternels. Toutes les civilisations fabriquent des masques pour devenir autre. Dans l'ancien Pérou, les Nazca se transforment en Homme-oiseau pour se rapprocher des dieux, les Aztèques se déguisent en Homme-serpent pour acquérir la subtilité des tactiques de combat des reptiles. A l'origine, les masques ont été inventés pour que les chamans, les prêtres et les officiants incarnent les dieux pendant les cérémonies religieuses. Certains Hommes-oiseaux de River Dillon sont ainsi réalisés en superposant des visages avec des vêtements de cérémonie incas et amazoniens: tuniques et coiffes en plumes. Ainsi la peau humaine des modèles se transforme en plumes par un procédé photographique: les deux négatifs superposés fusionnent en une seule image par un effet de transparence lumineuse. Revêtir costumes et masques en plumes permet à de simples hommes d'égaler les dieux, d'impressionner les foules superstitieuses.
Revêtir des plumes colorées décuple le pouvoir de séduction. Le spectateur est attiré par ces modèles qui déploient un éventail de parures multicolores. Avec ses masques, River Dillon transforme ses modèles en créatures de rêve, comme tout artiste magnifie sa muse en objet de fantasmes. Mettre un masque à son modèle est une métaphore de l'art, de la création artistique. Les Hommes-insectes de River Dillon transcendent la réalité: l'Homme-papillon incarnera la fragilité éphémère de la jeunesse, ou ses Hommes-araignées la violence d'un désir homosexuel prédateur.
Certains Hommes-épines superposés à des cactus, des chardons et des ronces exotiques utiliseront les motifs de la forêt pour se masquer, se camoufler comme des caméléons avant d'attaquer. Ces guerriers se serviront des épines comme de cuirasses défensives à l'image des armures moyenâgeuses aux pointes métalliques acérées. Pour le combat, les masques peuvent efficacement impressionner l'adversaire.
Pour le bal masqué du vernissage, le Bal du Rêve, chacun aura pu se fabriquer son masque et incarner son rêve... ou son cauchemar. Le bal masqué est une tradition de la vie homosexuelle. Certains gays aiment à se travestir comme pour changer de sexe pour mieux séduire. Au sein de la communauté homosexuelle, le bal masqué est depuis toujours un prétexte pour ceux qui désirent arborer des vêtements féminins et oser assumer pleinement leur part de féminité. C'est le processus singulier de l'inversion: se transformer en femme pour séduire l'homme. River Dillon lui-même s'est fait photographier, tel Oriane de Guermantes ou une princesse proustienne, saisissant un coquillage comme un loup de bal masqué, sur un fond de coussins en velours rouge de la Belle Epoque.
River Dillon propose au visiteur un rêve éphémère: se réinventer pendant une soirée. Il prêtera (aux danseurs qui n'en auront pas confectionnés) des masques de son invention, réalisés à partir des photographies des Hommes-masques de son exposition.
Pour vivre heureux, vivons masqués.
Denis Angus et Edouard Solair